(suite de l’article du fap fap n°5 – Mars 2026)
Les ICC relèvent le défi de la transformation économique de la Guadeloupe
(Suite)
2/ L’évidence de l’option musique populaire
Avec Kassav’, la Guadeloupe a hissé sa musique sur une multitude de sommets internationaux. Lors de l’âge d’or du zouk, les retombées économiques ont été au rendez-vous, offrant des débouchés monétaires et des opportunités d’insertion professionnelle à plusieurs générations de jeunes et d’aînés.
Le rapprochement du marché de la musique durant cette illustre période et celui de la scène contemporaine, qui résonne avec des pratiques de consommation marquées par le recours croissant aux innovations technologiques (plateformes numériques, images, etc.) et les mutations des goûts des nouvelles générations (apparition de nouveaux genres tels que le dancehall, le trap et le bouyon), met en lumière une production musicale qui s’est profondément réinventée. Dans le même temps, on observe une industrie et des retombées économiques encore au stade de la quête de structuration. Une vingtaine d’années après les années en or, la filière musicale semble se distinguer en Guadeloupe par des revenus moindres pour les auteurs et un tissu économique plus fragile, alors que l’effervescence créative, elle, demeure.
À côté de l’industrie musicale, que nous avons déjà questionnée à plusieurs reprises, il est intéressant d’observer, à quelques nuances près, une évolution similaire dans deux autres filières des ICC. Celles-ci affichent une alternance de phases favorables et défavorables dans leurs écosystèmes et leurs dynamiques d’offre et de demande.
3/ Au-delà de la genèse du cinéma guadeloupéen, vivement sa croissance
Le cinéma guadeloupéen a pris naissance à la fin des années 1970 avec, entre autres, le premier long-métrage de fiction commercialisé en salles, Coco la Fleur, candidat, de Christian Lara. Comme le précisent des auteurs, notamment Guillaume Robillard(1) que l’on peut paraphraser, c’est au cours de cette période que le cinéma guadeloupéen émerge, l’archipel devenant le théâtre de l’apparition de « longs-métrages de fiction (téléfilms passés en festivals et films voués à une exploitation en salles) réalisés par des professionnels guadeloupéens (ou de la diaspora) des milieux de l’audiovisuel et du cinéma ».
Cette industrie cinématographique et audiovisuelle s’affirme timidement durant les premières années, voire les deux premières décennies, avec un faible nombre de cinéastes et de films. Ainsi, jusqu’en 1999, on dénombre moins d’une douzaine de films, dont 9 sont produits par Christian Lara (Coco la Fleur, candidat – 1979 ; Mamito – 1980; Chap’la – 1980 ; Vivre libre ou mourir – 1980 ; Une glace avec deux boules – 1982 ; Adieu foulards – 1983 ; Black – 1987 ; Une Sacrée chabine – 1993 ; Sucre amer – 1998).
Les années 2000 sont marquées par un élargissement de la liste des réalisateurs, une diversification de la production et des initiatives fortes des acteurs institutionnels visant la structuration de la filière. Apparaissent les premières œuvres de Pascal Légitimus et de Jean-Claude Flamand Barny. C’est aussi l’entrée en force de La Baie des flamboyants en 2007, en écho au phénomène culturel mondial que constituent les séries télévisées. C’est également au cours de cette période, en 2008, que le Conseil régional crée le Bureau d’Accueil des Tournages (BAT). Ce volontarisme facilite grandement la réalisation de diverses productions sur le territoire de l’archipel.
Les années 2010 sont caractérisées par la poursuite du développement de l’offre cinématographique guadeloupéenne, avec l’enrichissement de la palette des réalisateurs et des produits. Mariette Monpierre propose sur grand écran sa fiction Le Bonheur d’Elza et Claude Ribbe son documentaire-fiction Le chevalier de Saint-George. Le genre de la série humoristique renforce la visibilité de la création locale grâce au succès populaire de Domino, le duo Laurence Joseph et Laurent Tanguy et leurs 120 épisodes de 2 minutes diffusés à 20h.
La décennie actuelle peut être appréhendée sous le prisme d’un cinéma guadeloupéen en phase de maturité, disposant d’un appareillage institutionnel capable d’accompagner sa pérennité, d’une multitude de talents confirmés ou en devenir, aussi bien côté cinéaste que comédien, et de productions représentatives de l’identité guadeloupéenne ou du pays Guadeloupe.
De façon évidente, Jean-Claude Flamand Barny, Nelson Foix, Julien Dalle et Dimitry Zandwonis incarnent la continuation du rêve de Christian Lara. Ce dernier, disparu en 2023, a offert à la Guadeloupe son dernier cadeau la même année, L’Homme au bâton, une légende créole, probablement son film le mieux diffusé auprès du grand public français. Ces quatre noms, avec d’autres tels que Mariette Monpierre, Christopher Bordelais et Jordan Laurent, témoignent du regain de dynamisme du cinéma guadeloupéen. Les films Fanon, Zion ou encore Dream on, les séries Meurtres au Paradis, Mamzel New York, Zetwal Caraïbes et Wish, mais également les films tels que Magma et Meurtres en Guadeloupe tournés dans l’archipel, sont clairement des résultats tangibles de l’effectivité et de la vitalité de l’industrie cinématographique locale. En réussissant à être primés et diffusés aux échelles régionale, nationale et internationale, il semble bien que les infrastructures audiovisuelles, les compétences humaines et le cadre institutionnel patiemment rassemblés et améliorés ces dernières années ont débouché aujourd’hui sur un sous-secteur des ICC qui pèse de plus en plus en valeur marchande et contribue à la notoriété de la Guadeloupe.
La potion qui deviendrait de plus en plus efficace pour permettre la pérennité et le succès d’un cinéma guadeloupéen passe par la sélection de quelques ingrédients qui font encore défaut. De notre point de vue, compte tenu de la petitesse de la Guadeloupe, ceux-ci sont indispensables pour éviter l’érection d’une industrie de l’image en situation d’insoutenabilité économique. Inévitablement, il s’agit de défis importants à relever afin de concrétiser les rêves des parties prenantes, en particulier les cinéastes désireux de produire des œuvres restituant les réalités de l’archipel Guadeloupe, mettant en récits intelligents et images fidèles les vies quotidiennes de la cité et les facettes culturelles de la population.
4/ La filière « danse et comédies musicales »
Avec La Rue Zabim en 2005 et Solitude la marronne en 2009, Pascal Vallot est entré dans l’histoire de la culture guadeloupéenne comme l’un des pionniers de l’industrie des comédies musicales de Guadeloupe. Au vu de l’engouement du public pour ces nouveaux items de l’offre culturelle dans les Antilles françaises, même si le marché antillais ne pourra être que très loin de ceux des villes modèles en la matière, il n’est pas osé d’affirmer que c’est un marché porteur. Dans diverses villes d’Europe et aussi en Amérique du Nord, les comédies musicales brassent des flux d’argent énormes et des résultats économiques qui sont loin d’être marginaux. En effet, une cinquantaine de métiers peut être listée lors du montage d’un spectacle de comédie musicale : directement, il y a le costumier, les maquilleurs, les régisseurs et les ingénieurs du son, etc. ; de façon concomitante, il y a un large éventail de métiers : ceux de la production, de la logistique, de la communication (attachés de presse, agences de création graphique), etc. Au regard des potentiels existant en Guadeloupe, il ne paraît pas déraisonnable de miser sur cette branche d’activité.
Dans la fourmilière des danses du monde que l’on dénombre en plusieurs centaines, celles célébrées en Guadeloupe sont principalement les danses traditionnelles gwoka, biguine, mazurka et quadrille d’une part et, les danses classique, contemporaine, jazz, modern jazz, latine, africaine, tango et hip-hop d’autre part.
Autour de la pratique de la danse à des fins ludiques, sportives ou professionnelles, il existe différents publics de personnes passionnées. On distingue ceux qui sont intéressés jusqu’au point d’en faire leur métier, et ceux, jeunes et moins jeunes, enflammés et acceptant de payer pour l’apprentissage.
Dans la filiation de Jacqueline Cachemire et Yves Thôle, véritables précurseurs de l’entreprenariat dans le gwoka, il est aisé de repérer l’existence d’un essaim de structures professionnelles et institutionnelles concourant à la formation d’une économie de la danse, repérables dans les 32 communes. D’ailleurs, ce secteur se distingue régulièrement par les actualités de ses artistes talentueux et appréciés à l’international : Léna Blou, les sœurs Raymonde Pater-Thorin et Nadia Pater, Chantal Loïal, etc.
Dans la logique d’optimiser la contribution des ICC au progrès économique et social de la Guadeloupe, il est obligatoire, de notre point de vue, de saisir les perspectives favorables qui pourraient découler de l’élargissement du sous-secteur de la danse et des comédies musicales.
5/ Constituer le panier des exportations de produits culturels de la Guadeloupe
Depuis bien longtemps, il est facile d’observer que le secteur de la culture occupe une place importante dans l’économie des États-Unis et joue un rôle catalyseur dans leur capacité à s’infiltrer dans les sociétés des États du monde, à y dominer la programmation des radios et télévisions et ainsi à exercer une influence certaine, favorable au maintien de leur statut de première puissance mondiale.
D’autres pays ont également saisi les enjeux et la pertinence de s’engager dans la voie des ICC. L’exemple du Nigéria suffit pour illustrer combien ce choix s’est révélé judicieux pour réussir la diversification économique. Entre autres, on note aisément que la musique et le cinéma ont propulsé les productions musicales et cinématographiques nigérianes sur les plateformes d’écoute et les écrans du monde.
Les analyses de ce succès ont évidemment suscité l’intérêt de la presse internationale. Dans le journal Le Monde publié le 02 février 2024, on peut lire :
« L’afrobeats, le genre musical nigérian qui inonde les ondes africaines depuis une décennie et désormais celles du monde entier, sera à l’honneur cette année lors de la prestigieuse cérémonie des Grammy Awards dimanche 4 février à Los Angeles. »
S’agissant du cinéma, un article du 31 mai 2014 de Serge Michel dans le même journal rapportait qu’ « Au Nigeria, pays le plus peuplé du continent et première économie d’Afrique, le cinéma est le deuxième employeur du pays, après l’État. » Un diagnostic de cette filière, dressé le 05 octobre 2021, indiquait qu’elle constituait une industrie en plein essor mais un potentiel économique « inexploité » :
« Le cas de “Nollywood” [l’industrie du cinéma nigérian] avec quelque 2 500 films tournés chaque année est exemplaire à cet égard. Il a permis l’émergence d’une industrie locale de production et de diffusion avec un modèle économique qui lui est propre » et le « même phénomène s’observe dans d’autres États du continent où la production de films et de programmes de télévision prend de l’ampleur en dehors de cadres formalisés ».
Dans les économies aussi petites que la Guadeloupe, l’étroitesse du marché intérieur oblige à miser sur une stratégie d’exportation de biens et services culturels. Kassav’ et, dans une moindre mesure, une multitude de groupes musicaux des Antilles ont eu accès aux marchés internationaux de la World music durant les années 1980 et 1990.
En termes de politique économique, une meilleure coordination des actions publiques devrait conduire à créer les conditions favorables à la constitution d’un panel de produits voués à être au cœur de la cible de l’exportation de la production culturelle guadeloupéenne.
6/ Organiser l’observation statistique des activités du secteur des industries culturelles
Qu’il s’agisse des communes, des communautés de communes, du Conseil général ou du Conseil régional, l’objectivité des regards ne peut louper les reflets lumineux de l’action des élus guadeloupéens : ils font de la « chose culturelle » un axe fort de leurs implications et réalisations. En auscultant les calendriers annuels du passé plus ou moins récent, il ressort que les chefs d’édilité des municipalités ont souvent consacré des budgets conséquents aux événements et autres services culturels destinés à leurs populations. Depuis bien longtemps, les acteurs majeurs de la gouvernance économique et politique de la Guadeloupe, le Conseil départemental et le Conseil régional, ont fait montre de réalisations et d’innovations pour consolider les atouts culturels de l’archipel et y intensifier la vie culturelle.
Mais en face de ces actes, les pouvoirs publics locaux tout comme ceux de l’échelon national n’ont pas encore réussi à créer les conditions permettant à la vie culturelle de l’archipel Guadeloupe de produire un niveau de retombées économiques à la hauteur de ses potentiels. Une preuve évidente : le poids faible de ce secteur dans la structure du PIB et de la population active occupée.
Afin de mieux faire dès aujourd’hui, pour avoir la possibilité de connaître demain les impacts des dépenses culturelles des collectivités locales, de quantifier le poids économique du secteur et ses effets directs et indirects sur les autres secteurs économiques, il est naturellement souhaitable d’élaborer des instruments de mesure fonctionnels des grandeurs statistiques et macroéconomiques dans ce domaine.
Comme dans d’autres sphères sectorielles, il est essentiel de débuter un chantier de définition des indicateurs renseignant sur les flux financiers, les revenus, les dépenses de consommation, les effectifs de fréquentation… liés aux activités culturelles. Il est ensuite urgent d’organiser, sur une périodicité infra-annuelle et annuelle, la collecte des données statistiques. C’est à partir de celles-ci que pourra être appréhendée la connaissance du poids économique du secteur culturel, des informations statistiques qui s’y rattachent, de leurs évolutions dans le temps, etc.
En fait, comme dans d’autres départements et régions de la France hexagonale, l’accroissement de la rationalité des politiques culturelles impose la mise en place, en Guadeloupe, d’un véritable dispositif d’observation statistique de la vie culturelle au sein de l’archipel.
À l’instar des pratiques bien connues dans des secteurs comme le transport aérien et l’agriculture, les attentes de cette mission d’observation seraient de fournir un ensemble de données quantitatives et qualitatives axées principalement sur l’économie de la culture.
Les enjeux de disposer d’un appareil statistique performant se situent dans sa capacité à répondre aux besoins des utilisateurs de l’information économique, qui englobent aussi bien les décideurs, les acteurs des administrations et du gouvernement que ceux des marchés, des médias et le grand public. Ils ont été parfaitement compris par des régions françaises qui ont largement investi dans la connaissance objective des informations d’intérêt, visant à offrir une représentation chiffrée complète des opérations économiques en lien avec la culture sur leur territoire.
En éléments de conclusion
Depuis le 19 mars 1946, la Guadeloupe a été installée dans le régime de la départementalisation. Devant l’urgence de faire face à la situation économique de l’époque et l’ampleur des réformes qu’exigeait la sortie du sous-développement, le pouvoir central, cherchant l’apaisement social dans les années 1950-1960 marquées par un contexte international de décolonisation et les volontés séparatistes des anciennes colonies, a opté pour la mise en place d’une politique économique apte à produire des effets rapidement visibles. Plus précisément, l’instrument choisi pour réaliser les objectifs de progrès économique dans les DOM a été le contrôle direct de l’évolution de la masse des transferts publics. L’augmentation régulière de cette dernière va accroître les investissements des administrations publiques ainsi que le revenu des agents privés et, par suite, leur consommation, enclenchant en définitive une croissance rapide du PIB.
La situation financière de la France depuis au moins une décennie laisse voir qu’elle-même, et la Guadeloupe aussi, sont vouées à s’engager dans des réformes ambitieuses en vue de la nécessaire modernisation de leurs modèles de croissance et de développement.
Pour la Guadeloupe, les manettes exogènes qui ont assuré jusqu’ici la pérennité de son modèle sont devenues de plus en plus insoutenables. Le contexte national est en effet celui de la crise de la dette publique, qui voit le gouvernement obligé de déployer de gros efforts afin de réduire le poids du fardeau de l’endettement public. Le climat de l’espace européen est aussi celui des marges de plus en plus étroites pour l’obtention de fonds européens, d’autant que dans le périmètre élargi de l’Europe des 28, les RUP françaises ont perdu leur statut de territoires les plus défavorisés.
Les conséquences à terme sont incontestablement la nécessité d’inventer et de mettre en œuvre de nouveaux paradigmes de développement. Il est important de souligner que ceux-ci devraient aboutir à l’élaboration de solutions intelligentes pour maximiser la valorisation des ressources endogènes du territoire, au rang desquelles figure le patrimoine culturel.
Par Alain Maurin, Professeur d’économie à l’Université des Antilles
Références
Maurin A. (2023), Pierre-Édouard Décimus, l’icône et ses explorations au-delà du zouk, in Pou zòt – Kassav’
Love and Ka-dance, Pierre-Edouard Décimus, Editions Jasor, Avril 2023.
Maurin A. (2022), Les danses et musiques traditionnelles de la Guadeloupe :
opportunités pour le développement économique ?, in Les cahiers créoles du patrimoine de la Caraïbe / Pawol maké asi mès é labitid an péyi karayib, n°7, Tome 2, Traditions musicales et dansées de la Caraïbe / Mizik é dansé tradisyonèl an péyi Karayib, Réseau Canopé, janvier 2022.
Maurin A. (2020), « Guadeloupe and Martinique in the Caribbean basin:
A comparative analysis of models and trajectories », Chapter 26 in Robert Looney ed., Handbook of Caribbean Economies, pp. 370-392, London: Routledge, novembre 2020, 504 pages, Avec Patrick Kent Watson.
Maurin A. (2017), « Le secteur culturel et créatif :
entre défis et opportunités. L’exemple de la filière musicale », Acte du Colloque des CCEE, 17-19 octobre 2016, « Les Régions françaises d’outre-mer au cœur de l’économie mondiale des savoirs et des cultures : dangers et opportunités », Conseil régional de la Guadeloupe, pp. 40-54, Mars 2017.
Maurin A. (2014), » Des valeurs culturelles aux valeurs économiques :
enjeux et défis pour les DFA ? », in *Actes du Colloque des Conseils de la culture, de l’éducation et de l’environnement des DOM des 04-06 Octobre 2013*, pp. 49-68, 2014, édité par le Conseil de la Culture, de l’Education et de l’Environnement de la Guadeloupe et le Conseil régional de la Guadeloupe.
(1)Robillard G. (2021), « Le cinéma antillais-péyi ou l’île comme clôture », Norois, n° 259-260, pp. 151-166.